Je profite de la fenêtre que m'offre la journée mondiale des sourds pour mettre en ligne le texte qui est ci-dessous. Il est extrait d'un document édité par une l'association CISIC . Lorsque je l'ai lu, pour m'y être totalement reconnu, j'ai été submergé par l'émotion. Et j'avais envie, en ce jour particulier de le faire découvrir pour que, sans fards et sans chercher la compassion, on se fasse une idée du quotidien de ceux qui vivent cette condition.

… Être atteint de surdité un tant soit peu sévère devient vite un drame, car l’entourage, malgré sa prévenance initiale, finit toujours par en vouloir plus ou moins consciemment au sourd. L’inattention de celui-ci à nos propos est ressentie involontairement comme du mépris. Surtout, cet handicap nous dérange, car il nous oblige, pour que nous puissions nous faire comprendre, à toute une gymnastique anormale : parler plus fort, se rapprocher de son oreille ; ou bien se reculer pour articuler avec soin, des lèvres et de la bouche, les mots découpés au ralenti ; voire même parler par gestes, ou écrire rapidement sur un papier des phrases simplifiées, résumant sans nuance ce que l’on voulait dire.

Parler à un sourd, c’est déranger l’une de nos activités volontaires les plus automatiques : le langage. Notre organisme supporte mal cette agression. C’est pourquoi, quelle que soit notre gentillesse, inconsciemment, nous n’aimons pas les sourds, car ils perturbent en nous quelque chose de très profond. Lorsque les choses s’aggravent et que l’ultime information sonore disparaît, lorsque l’on en arrive au stade de la surdité totale, alors brusquement tout change. Le jour et la nuit ! On n’imagine pas ce que cela peut être de ne plus rien entendre du tout ! Aucun message, si intense soit-il, ne peut plus être entendu. Seuls peuvent être ressentis les bruits graves, assez forts pour faire vibrer la peau ou les os : le tonnerre, les vibrations d’un train ou d’un camion qui passent. Le reste n’existe plus. Pas seulement la musique ou la parole des autres, ou de l’autre, mais aussi le bruit de ses propres pas, de sa propre voix, de son propre trousseau de clés qui tombe de la poche quand on sort son mouchoir. Le sourd total ne s’entend plus parler : alors, sa voix s’altère, devient aiguë, élevée, mais surtout monocorde, désagréable. Dans la rue, aux carrefours, la circulation sournoise lui fait peur ; les voitures silencieuses foncent sans prévenir. Les gens, de loin, croient que vous entendez. Ils ne voient pas que vous êtes sourd, tandis qu’un aveugle, on le reconnaît à sa canne blanche. Le monde des bien-entendants est incapable d’imaginer le supplice psychologique qu’est la surdité totale.

On ne découvre l’infirmité d’un sourd que lorsqu’on cherche à communiquer avec lui. Alors, c’est lui qui ne vous voit pas. Il faut le toucher pour qu’il prête attention à vous – comme s’il faisait exprès de ne pas vous entendre, comme si, plutôt que de vous écouter, il préférait demeurer dans ses pensées. Et là encore, inconsciemment on lui fait grief de rester si distant. Aussi, peiné de ce rejet, le sourd se referme encore plus. Il sent qu’on lui en veut, mais il ne comprend pas pourquoi. Il a raison : c’est difficile à admettre, cette répulsion qu’on a de lui. Alors, il devient triste, et son entourage lui en veut encore davantage. Il fuit les réunions, les dîners, les fêtes de famille, car il se lasse de ne plus pouvoir y participer, de rester là inerte, comme un meuble vivant, auquel, avec une gentillesse appliquée, on ne s’intéresse que par instants.

Le sourd total est, de surcroît, souvent hanté de bourdonnements, de sifflements parasites, bruits subjectifs incohérents, assourdissants, abrutissants dans leur inexistence, analogues à ces horribles douleurs d’un amputé, qui souffre toujours de ce membre laissé dans les tranchées. La neurasthénie, la dépression, les troubles psychiques apparaissent – troubles du caractère et du comportement, déclarent souvent les psychiatres. Quelques sourds se suicident. La plupart s’adaptent, mais mal : leur vie est diminuée ; leur existence affective, professionnelle, amoindrie. Pourtant, leur intelligence est la même. Un ingénieur devient manutentionnaire, mais il a conscience de sa déchéance ; sa femme l’abandonne. Un homme affable devient un geignard et un raseur ; une jolie fille, un être fade, insensible, inquiétant, qui répond mal, un être sans attrait.